Calcutta
The Great Living Circus
"La ville la plus belle à l'Est de Suez", "Trou du cul du monde", "La cité de la joie", "La ville de l'épouvantable nuit", "Le joyau de la couronne", autant de qualificatifs pour une seule ville: Calcutta. Depuis plus de 300 ans, sur le ton de la passion bien plus que de la raison, la cité suscite toutes les émotions, tous les noms. Comment? Pourquoi? Suivez le guide Mesdames et Messieurs, bienvenue au Great Living Circus!
Certains points du globe -en des temps pas si lointains et sur différents continents- ont manifesté un pouvoir suffisamment particulier pour laisser les hommes pantois face à leur perplexité. Handicapés par la vitesse de la raison -qui n'est de loin pas toujours égale à celle de la lumière- quelques-uns évoquèrent même certaines influences ou empreintes extraterrestres. Nazca, Stonehenge ou l'île de Pâques sont, on le sait, des questions aujourd'hui réglées.
En revanche, il existe un coin du planisphère sur lequel, il faut bien l'avouer, la rationalité butte encore.
Où est-il? Quasiment sur la lune, ou du moins, ce qui semble être à la dernière étape de la planète avant celle-ci; coordonnées: 88°21' Est de longitude, 22°35' Nord de latitude, population: 15 millions d'Homo Sapiens (peut-être un peu plus, peut-être un peu moins); autrement dit: Calcutta!
Sur la carte, entre le golfe du Bengale et l'Himalaya, à la pointe Est du losange indien, faisant face au Bangladesh et à la Birmanie.
Calcutta…L'Inde…S'il faut donner quelques chiffres supplémentaires pour commencer à entrevoir ce que cela peut signifier, citons les 604'445'809 électeurs de l'Union, l'Indian Railways (la compagnie de chemin de fer) qui emploie 1'624'121 personnes, plus de 3600 bébés y naissent chaque heure -86'400 d'ici demain même heure- et le pont de Calcutta supporte plus d'un million cinq cent mille piétons par jour, soit le pont avec le plus grand trafic humain du monde.
Calcutta; y a-t-il une ville au monde sur laquelle, sempiternellement, les commentateurs de passage se sont plus acharnés? Image consacrée que celle de Calcutta-bidonville, sombre taudis pourri. Image d'Epinal reprise inlassablement -quelle que pu être l'intention finale- de Rudyard Kipling à Claude Lévi-Strauss, de Churchill à Dominique Lapierre ou Günter Grass plus récemment. Vision réductrice ou borgne, dont l'intention ici n'est certes pas de l'entretenir ni de clamer "circulez, il n'y a rien à voir…", puisque justement, il y a tout à voir!
Car Calcutta regorge, peut-être plus que n'importe quel autre lieu du monde, de personnages, de situations, de sensations, de surprises. C'est un geyser d'émotions qui jaillit, portant en lui toutes les particules qui forment la trame de la vie. Une source débordante d'inspiration, une espèce de potion artistique. Puisqu'en effet, et on l'oublie souvent, Calcutta est le berceau des plus grandes figures de l'art et de l'intellect en Inde. Des exemples? Tagore, prix Nobel de littérature en 1913, Ravi Shankar, le musicien, Uday Shankar, le danseur, Satyajit Ray, le cinéaste, Amartya Sen, Prix Nobel d'économie en 1998, Raman en physique et Ross en médecine, eux aussi Prix Nobel, Amitav Gosh, l'écrivain star, représentant aujourd'hui de la nouvelle génération d'auteurs indiens, Ramakrishna, le penseur, Sri Aurobindo, fondateur d'Auroville, tous viennent de Calcutta. La liste pourrait être interminable. La ville est sans le moindre doute ni contestation, l'épicentre de la culture en Inde. Sans parler des journalistes issus de Calcutta qui colonisent les plus grandes rédactions de journaux et télévisions du pays. Non, ce bout de terre ne laisse pas insensible. Mrinal Sen, célèbre cinéaste indien, homme d'image et de création l'exprime: "Agitée, nerveuse, imprévisible, intimidante, infernale…J'ai grandi dans cette confusion, dans ce chaos. Calcutta me stimule, Calcutta me provoque, Calcutta m'irrite, Calcutta m'attriste, Calcutta m'inspire."
L'expérimenter n'est pas chose difficile, il suffit d'en parcourir les rues à peine quelques minutes, se faire arpenteur de ces mines d'émotions brutes à ciel ouvert. Car, c'est avant tout par la rue, décor certes décrépit mais bouillonnant que la cité s'exprime. Elle ne cache rien de ses maux, de son humanité, de sa vie. Rien n'y est lissé, poli; toute la palette des situations et sensations de l'espèce humaine, du cœur aux tripes, y est livré, sans fard, immédiatement à même le trottoir.
Cela dit, attention à ne pas s'y méprendre, Calcutta explose d'un humour burlesque et surréaliste. Un exemple; l'adresse du monumental consulat des Etats-Unis: 1/5 Hô Chi Minh Sarani! Il faut imaginer le personnel diplomatique et le Consul des Etats-Unis lui-même, distribuant au quotidien ou lors de cocktails, leurs cartes de visite avec pour adresse Hô Chi Minh Sarani, la rue Hô Chi Minh.
Cité de surprises, cité organique et cyclique en constante décomposition mais constante régénération. Ancienne capitale de l'Inde, en effet, terre de l'hindouisme, du Karma, des réincarnations et des crémations. Dernière étape du Gange dans lequel les cendres des corps sont jetées. Le Gange, fleuve aux mille noms, aux 800 millions d'adorateurs, veine de l'Inde, lui-même, par son courant, son flux, ses origines est infini. Et puis, ville de reproduction organique encore et surtout parce que les déchets, les rejets de la ville sont constamment recyclés. Ici, c'est presque une devise "rien à jeter, rien à perdre". Recycler, ramasser, démonter, retaper, revendre représente même le gagne pain de nombreuses familles. Ainsi, les enfants sont nourris, la famille avance et le cycle de la vie se perpétue.
Parce que s'il y a le côté anecdotique de Calcutta, la ville parfois, soudainement, à la sortie de son hôtel, un matin ou au détour d'un trottoir, un jour d'une humeur plus intérieure, la ville prend une autre dimension; celle de la condition humaine. Deux mots qui résonnent et qui ont de quoi. Là, il ne s'agit plus de farces ou de pitreries mais de la lutte pour son existence, de la mort, de Dieu, de l'Homme et de comment ils se tutoient. Une relation qu'un esprit en quête de cohérence aurait du mal à saisir. Certains s'y sont essayés, économistes ou planificateurs du gouvernement communiste du Bengale. Echec le plus souvent des prédictions et régulations. Simplement parce que vouloir comprendre Calcutta dans son tout serait prétendre cerner la réalité du monde. Et il ne s'agit pas de plans mais de survie.
De cette famille des gagne-petit du trottoir, les coolies en font partie. Ils peuvent parfois faire rire avec leurs charges archi-disproportionnées; mais il faut réaliser leur chemin de croix et leur travail quotidien. Ils portent jusqu'à 60, parfois 80 kilos et l'on peut les voir passer, à la limite de se casser, de s'effondrer. Portez une telle charge une fois et vous aurez l'impression d'avoir effectué un travail d'Hercule. Il suffit de rester vingt minutes sur place et l'on comprend qu'à peine la charge livrée, déposée à son destinataire, le coolie repasse et recommence avec une autre charge. Sept jours par semaine, 365 jours par an; jusqu'à l'épuisement.
Pourtant, en dépit des apparences, c'est au contraire un principe de vie qui anime la ville. Même si la vie n'est pas toujours rose.
Cité déroutante. Et finalement, quoi de plus surprenant? Puisque toucher le fond de Calcutta serait approcher la complexité du monde, des hommes et de leur parcours. Depuis trois siècles, Calcutta est une matérialisation de l'histoire de l'Europe et d'une partie de l'Asie: les colonies, les rêves de commerce, l'avènement du capitalisme, la Deuxième Guerre Mondiale, la décolonisation, le communisme, les mouvements de populations et les réfugiés, la charité et les balbutiements de l'humanitaire, la religion et le religieux, les arts et la science, tous sont passés par là. De ce combat de l'homme face à lui-même, au monde et aux événements qui l'entourent, jusqu'aux constructions mentales, religieuses, politiques ou artistiques pour se les expliquer, Calcutta en a été le témoin et protagoniste actif. En d'autres mots, le visage de notre humanité, sans fard et dévoilé.

